Saint-Cyprien : l'envers du tableau

Publié le par Le Veilleur

Là-bas, ils appelaient cela le "panier de la mariée". C'était simple : pour qui voulait bénéficier de contrats avec la mairie de Saint-Cyprien, sympathique station balnéaire catalane, il y avait deux possibilités : soit l'on graissait en liquide la patte du maire et de ses collaborateurs - les chèques étaient parfois acceptés -, soit l'on achetait des oeuvres d'art pour le compte de la mairie. Il fallait donc venir avec sa dot, et l'on était sûr de pouvoir décrocher des permis de construire, ou de s'approprier quelques marchés publics. Mais voilà, c'en est fini, depuis que la justice a décidé de mettre fin à ce "pacte de corruption institutionnalisé", selon le procureur adjoint Dominique Alzeari. "Nous irons jusqu'au bout dans ce dossier, en toute transparence", dit-il.

Il y eut d'abord l'arrestation, en décembre 2008, de Jacques Bouille, maire UMP de Saint-Cyprien depuis 1989. L'édile s'est suicidé en prison le 24 mai. Puis le placement en détention provisoire, mercredi 10 juin, de Pierre Fontvieille, qui avait pris sa place le 2 juin sans trop d'états d'âme. Du maire au simple employé municipal, une dizaine d'élus et fonctionnaires sont mis en examen, pour trafic d'influence ou blanchiment.


Un collectif "anti-usurpateurs" a vu le jour, mené par un retraité de 71 ans au quintuple pontage coronariens, Henri Fournols. Un jeune loup du Nouveau Centre, Thierry Del Poso, tente d'obtenir la démission collective de ce qui reste de la majorité municipale, afin de provoquer de nouvelles élections. Il n'hésite pas à inciter ses partisans à traiter de "salauds" les gens de la mairie, ce qui agace passablement ces derniers. Et c'est une population effarée qui attend chaque jour, entre colère et curiosité, de nouvelles révélations.


Prenez le cas d'Eric Hernandez. On le connaît bien, en ville, c'est un électricien en vogue. Il a décroché de beaux contrats, ces dernières années. Et pour cause. "C'est un fardeau que je porte depuis deux ans, confie-t-il. En 2006, j'ai commencé à avoir du travail grâce à la mairie de Saint-Cyprien. Un jour, le maire, Jacques Bouille, m'a fait venir dans son bureau." Bel endroit d'ailleurs, que ce bureau musée, où le maire pouvait admirer, chaque jour, ses 300 netsuke, des statues miniatures japonaises achetées au fil des ans. "Il m'a dit qu'il fallait financer ces oeuvres, se souvient l'électricien. Alors j'ai fait un chèque, 15 000 euros sortis de ma trésorerie. Il présentait cela comme un partenariat, c'était un calife ici. Personne ne l'a jamais arrêté..." Il croit se souvenir avoir contribué à l'achat d'une toile de Moïse Kisling, un peintre ami de Modigliani. "Mais je ne l'ai jamais vue, dit-il, les peintures allaient directement chez M. Bouille." Parfois, un contrat "acquéreur prêteur" était signé, le simple "habillage" d'un véritable racket, selon le parquet de Perpignan.


Ce n'est plus de la passion, mais une véritable boulimie. Rien qu'en 2007, la mairie acquiert pour plus de 2,2 millions d'oeuvres d'art, et on parle là, par exemple, de dessins de Maurice Utrillo. Pas banal pour une municipalité dont les dettes dépassent les 55 millions d'euros en 2009. Problème supplémentaire : les opposants s'émeuvent de ne jamais voir ces achats exposés dans les deux musées que compte la ville.


La justice embraye. Et c'est ainsi que les enquêteurs, fin 2008, acquièrent la certitude que Jacques Bouille a pris la fâcheuse habitude de conserver les oeuvres d'art par-devers lui. Il est même vu, juste avant son interpellation, en train de déménager quelques oeuvres, en toute hâte. Les policiers en découvriront cachées dans le poulailler de sa mère, ou enfouies dans un vieux terrain vague. Les écoutes téléphoniques font elles aussi le ravissement des policiers, tant les suspects se montrent peu prudents.


Marie-Antoinette Bouille, la veuve du maire, conteste ces faits. "Si ces oeuvres ont transité chez nous, c'est parce qu'elles étaient souvent livrées le week-end, dit-elle, nous ne les conservions pas, il fallait bien les entreposer quelque part." Tout comme elle assure que son mari, contrairement aux affirmations des enquêteurs, n'a jamais été détenteur d'une quinzaine de comptes bancaires. Elle sait bien que son mari a toujours eu de l'argent. "Mais il travaillait comme un fou, médecin, maire, conseiller général. Oui, c'est vrai, nous avions une cagnotte chez nous, plus de 200 000 euros en grosses coupures, dans un coffre que mon beau-père avait installé dans notre chambre. Mais cet argent provenait de son travail, et de la revente de terrains qui lui appartenaient", dit-elle.


Les enquêteurs ne croient pas à cette version des faits. Ils épluchent méticuleusement la comptabilité de la mairie. Ils découvrent avec étonnement le train de vie des élus. Jacques Bouille aurait ainsi fréquenté avec assiduité des restaurants huppés à Paris, tel la Tour d'argent ; une année, il se serait fait rembourser pour 28 000 euros de frais de taxi. Et il n'aurait pas hésité à faire Perpignan-Cannes en taxi, aux frais de la mairie, pour acheter un collier à 24 000 euros pour sa femme. Ses collaborateurs profitent aussi largement des deniers municipaux. Des ordres de mission sont signés à tout-va, on fait embaucher ses enfants, sa femme, ses amis. C'est la gabegie érigée en style de vie.


Un ancien fonctionnaire des impôts, devenu adjoint à la mairie, était qualifié en toute amitié, de "bouclier fiscal". Il y a aussi le cas de ce maire adjoint, Jean Dumas, chargé du tourisme, qui ne rechigne pas quand sa femme, actionnaire de la société Train d'enfer, décroche quelques jolis contrats de communication avec l'office de tourisme de Saint-Cyprien. "J'ai quitté le comité directeur de l'office de tourisme quand ma femme a obtenu ces contrats, dit-il, et puis cela a duré à peine treize mois, pour quelques milliers d'euros." Aujourd'hui, M. Dumas songe à démissionner, avant que la justice, un jour, ne l'interroge.


Car les enquêteurs, en partant de cette rocambolesque affaire d'oeuvres d'art, ont mis au jour un vaste écheveau de complicités et d'intérêts mêlés. D'où cette vague récente de gardes à vue, ces élus et fonctionnaires successivement mis en cause, jusqu'à ces promoteurs, rackettés consentants.


Beaucoup, dans le dossier, ont déjà relaté les méthodes pratiquées à Saint-Cyprien. Comme Jérôme Ferrer, un jeune promoteur, qui a dû verser 37 500 euros pour enfin obtenir un permis de construire qu'on lui avait refusé à trois reprises. A la mairie, on lui avait indiqué le tarif : il fallait payer en commission 3 euros par mètre carré. Il s'est exécuté, dans une brasserie de Perpignan, avec ses billets cachés dans une enveloppe. Il n'avait pas vraiment le choix.

Il ne pèse pas très lourd, dans le petit monde de l'immobilier local. Mais les enquêteurs, qui disposent de témoignages et de preuves - un promoteur suisse aurait ainsi déboursé pour 700 000 euros de commissions -, salivent déjà à l'idée de taquiner ceux qui ont monté ces dernières années de beaux projets à Saint-Cyprien, cette ville en vogue où tout s'achetait. Ils sont nombreux, connus. Et peuvent s'inquiéter.

Source LeMonde.fr

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